Bérurier noir - 30 nouvelles noires

Ce recueil de nouvelles sur le groupe rock, sous la direction de Jean-Noël Levavasseur, est sorti fin octobre 2012 aux éditions Camion blanc. Préface de Titi, une des chanteuses du groupe Berrurier noir.
A eu droit à une info dans les Inrocks.

On y retrouve la plupart des auteurs - dont ma pomme- qui avaient participé, en 2011, toujours sous la baguette de JN Levavasseur, au recueil "La souris déglinguée. 30 nouvelles lysergiques. Préface de Tai-Luc".

Sur le même principe, deux anthologies ont été réalisées, autour des Ramones et des Clash. Sans moi.

Pour toute commande : Camion blanc, 51 grande rue, 54385 Rosières en Haye
0383230423
www.camioblanc.com

Ma nouvelle :

J’ai peur

4h50. Philippe Reniche fait du stop à la sortie de Serigny ( Vienne) sur la départementale 23 ; il sort de la discothèque, le Best of, et rentre chez lui, à Loudun. Enfin, il rentre… si quelqu’un s’arrête. C’est pas le bout du monde, ça doit faire vingt, vingt cinq bornes à tout casser. L’enfoiré de poteau qui l’a conduit ici hier soir s’est tiré. Un couche-tôt, peut-être. Ou bien est-il tombé sur l’affaire du siècle et il a convolé ? En tout cas il s’est barré. Pire : le zèbre n’a pas fait attention mais il est reparti avec la veste et le portable de Reniche. Voilà celui-ci comme un con, non pas place de la Concorde mais au fin fond du Poitou-Charentes. On est le 15 août 2007. Il fait nuit, Et un temps de cochon.

La Concorde, au fait, il a connu. Pas la place en particulier, trop rupin pour lui, mais Paname en général. Il y a vingt ans de ça. Déjà vingt ans ! Les squats. Les rades. Le destroy. Le rock. Les Berurier. Reniche faisait partie de la caravane berrurière. Il était choriste. Avec Helno et Laul notamment. Un de ces clowns de classe, de bouffons de luxe, de paillasses électriques, de pitres déjantés, de farceurs survitaminés, de gugusses d’enfer, bref un de ces guignols qui mettaient l’ambiance, qui formaient en fond de scène, parfois torse nu, parfois nez rouge, parfois chapeau claque ou tout à la fois, la farandole des chahuteurs ; et qui, avant et après chaque spectacle, n’avaient pas peur de mettre les mains dans le cambouis, de monter et démonter l’attirail quand c’était nécessaire.

Dans sa boîte à souvenirs, il a tout gardé, Reniche, pêle-mêle, les chants, les danses, les albums, les concerts, les bouffes, les fumettes, les nanas, les mecs, les bringues. Des airs en particulier, SOS, Carnet de route, J’ai peur ; il fredonne ce dernier morceau, dodeline du chef, écarte les bras, marque le rythme, esquisse un pas de danse.

4h51. Une Renault blanche traverse Sérigny ; le bled est désert. Déjà en plein jour, il n’y a pas grand monde alors à cinq heures du mat… A la mi-août ! Les deux passagers reniflent, grognent, émettent des sons divers Au volant, le gros placide, front dégarni, baille, à sa droite, place du mort, un petit teigneux, cheveux ras, gesticule. Le couple sue l’ennui. Le petit rote, ça le fait rigoler, le gros hausse les épaules.. « Eté pourri ! » rabâche le demi-portion comme une antienne. « La boucherie », qui est un restaurant comme son nom ne l’indique pas, est fermée, bien sûr ; un panneau mural, en face de ce commerce, fait la promotion du melon du coin . Le melon du coin ! Le gros ricane. La voiture passe un carrefour , ignore une route sur la droite qui part vers St Gervais Les Trois Clochers. Le conducteur soupire :
« Y en a même pas trois !
« De quoi ?
« De clochers !
« De quoi ?
« Rien.
Vexé, le petit tapote sur la vitre.

4h52. Philippe Reniche a relevé son col de chemise, il fait vraiment dégueu pour une nuit d’été, un sorte de crachin dégouline par intermittence. Un temps à rester chez soi, normalement. Mais Reniche n’est pas du genre casanier. La pantoufle, trop peu pour lui. Il serait même plutôt de la tribu des ambulants, des bohèmes, un nomade quoi.
Thierry Pelletier, de Siné Hebdo, dira de lui : « C‘était un timide, un faux hâbleur sous des airs de marlou, une grande gueule à rouflaquettes mais pas un violent ».
Quand il a un coup de blues, Philippe Reniche se remet des vidéos, un film de FR3 Rennes notamment où on le voit dans « Salut à toi ». L’inconvénient, à chaque projection, c’est qu’il a la même révélation : putain, ce qu’il a vieilli . Aujourd’hui, à Loudun, il fait des lampes, pour les bobos du grand Ouest. Faut bien croûter. Là où il n’a pas changé, c’est qu’il aime toujours autant sortir, comme au temps des Béru. Il est toujours un peu en maraude, Réniche, il a toujours autant de mal à finir la soirée, à conclure, à tirer le rideau, à faire sa révérence, bref à rentrer se coucher. Il aime pas trop ce moment là. C’est une cigale, qui a pris de la bouteille mais une cigale tout de même..
« Les rues froides / la nuit noire / dans mes yeux / cette banlieue / vide et grise / me dévore / carnivore / j’en ai peur / j’en ai peur »

4h53. Le bled est mort de chez mort, pas la moindre lumière derrière les fenêtres, pas l’ombre d’un insomniaque à la ronde, pas le plus petit lève-tôt à l’horizon. Pas un rat, juste un chat, un puissant rouquin qui file le long de la chaussée derrière on ne sait trop quoi, beau poil déployé autour de la tête comme une collerette, la queue en panache mais curieusement cassée, on dirait un point d’interrogation. Le conducteur lui serait bien passé dessus, un petit coup de volant, ni vu ni connu, histoire de faire gicler la bestiole mais celle-ci était trop vive et le gros un peu mou côté réflexe.

4h54. Ce morceau lui revenait maintenant, comme une scie. « J’en ai peur », ça figurait dans quel album déjà ? Dans « Macadam massacre », on devait être en 83 ou 84. Ça coulait impec : « Ces humains / qui ont faim / de mon sang / de mon temps / ils me guettent / ils me jettent / dans le gouffre / ils me souffrent ». OK, dans le gouffre, ils me souffrent , la rime était un peu limite mais l’ensemble vibrait bien ! Du beau bruit. Putain ce qu’on était jeunes et beaux et cons et heu-reux. Reniche sautille, asticoté par une petite décharge électrique, une bonne vieille bouffée de nostalgie.

4h55, Le gros vient d’apercevoir, au loin, dans le halo de ses phares un auto-stoppeur ; il donne un coup de coude à son voisin, lui désigne l’homme d’un mouvement de menton. Le petit est myope, pour repérer l’intrus, il plisse exagérément les yeux jusqu’à en faire des fentes, des meurtrières. Dans un même élan de connivence, les deux passagers grimacent .

4h56, Philippe Reniche n’a pas entendu arriver la Renault. Il rumine toujours son air : « Tout le monde / qui me sonde / m’écartèle / me ficelle / m’atrophie / me réduit / J’en ai peur / j’en ai peur ». Il remarque enfin la voiture, lève plus haut la main, branle le pouce, s’agite. Pas question de laisser passer l’occase, c’est une denrée rare dans le coin et à cette heure ; il se dit qu’il a du cul, il sent que le véhicule va s’arrêter ; finalement, il n’aura pas trop attendu. Il reprend le refrain : « J’en ai peur / j’en ai peur. » L’engin s’immobilise à quelques mètres de lui. Un instant rien ne se passe. Il y a comme une hésitation. La lumière des phares empêche l’auto-stoppeur de voir le ou les passagers. Philippe Reniche pense peut-être que la Renault va encore s’approcher un petit peu. Mais l’engin ne bouge pas, le moteur tourne ; puis la porte arrière s’ouvre. Alors il s’avance et s’installe sur la banquette. Qu’est ce qu’il dit en prenant place ? est-ce qu’il balance un truc bien lourd genre « Ciao les filles, et pardon si je me trompe » ou « Bon les gars, j’ai failli attendre ! » ou tout simplement « ‘soir et merci les potes ; j’vais à Loudun ! » ou rien du tout, peut être ? On ne le saura jamais. Tout ce qu’on sait, c’est que le conducteur et son voisin se sont regardés. « On s’est compris sans un mot », c’est ce qu’ils déclareront, l’un et l’autre, plus tard, aux policiers.

Fin

PS ; Ce pourrait être la fable de la cigale et des deux rats mais ce qui se déroule ensuite est arrivé pour de vrai ; l’écrivain Michel Embareck, dans Libération du 15 mars 2010, raconte précisément le crime ; les deux passagers vont cogner Philippe Reniche, le torturer, le châtrer, le décapiter, l’incendier ; un calvaire de près de trois heures. un vrai massacre. Pour rien. Ils ont écopé de perpète tous les deux. Qu’ajouter ? Salut à toi, Philippe Reniche ! Et que les rats pourrissent en enfer !
j



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