500 euros

Pour Jeanne, décembre 2019

La dépouille est facturée 500 euros

Seul dans la salle d’attente du docteur Arnold, Léon Maitron sourit. Il trouve qu’il porte bien pour âge et apprécie ; l’octogénaire a certes un petit faible du côté du cœur mais il se soigne ; il a eu une vie plutôt peinarde, si ce n’est cette phobie quasi maladive qui l’a toujours habité, une seule mais persistante phobie : une trouille bleue de l’accident de voiture.
Depuis toujours, enfin c’est ce qu’il croit, il ne sait plus très bien comment cette répulsion lui est venue. Une vraie terreur. C’est bien pour ça qu’il a refusé de passer le permis de conduire. Il ne monte jamais en voiture, il privilégie le train ou le car. Ce matin encore, il a pris le métro pour venir à ce rendez-vous chez Arnold.

Arrivé trop tôt, comme à son habitude, il poirote. Ce matin, il ne consulte pas pour le cœur, non, il est venu pour régler une affaire intime dont il a déjà parlé au toubib. Il y pensait depuis des mois ; il a à présent compris tout le protocole ; il vient en quelque sorte pour passer à l’acte, pour conclure ; il a fait le bon choix, il en est sûr. Il se trouve non pas héroïque, ce serait trop dire, mais généreux, oui, infiniment généreux.

L’attente est plus longue que prévu. Léon Maitron se met à consulter des revues qui traînent sur la table basse. Il feuillette, machinalement, tombe sur les habituelles âneries, les bigoudis de Mme Macron, la barbe de Cyril Hanouna ou alors sur des scènes de guerres, d’attentats… Ainsi dans ce magazine, on tartine sur « des cadavres par dizaines au milieu d’un fatras indescriptible (…) Ici un bras pend, décomposé, là, un autre est abîmé, noirci, troué après avoir été grignoté par les souris (…) des sacs-poubelle débordent de morceaux de chair ».

L’horreur. Léon Maitron va remettre la gazette à sa place quand il voit le titre de ce dernier article : « Scandale au CDC ». Le CDC ? Mais c’est le centre parisien du don des corps à la science. Il reprends le journal,
comprend que l’enquête porte en effet sur ce centre où les corps des parisiens défunts sont stockés. Le lieu n’a pas été modernisé depuis 1953 ; les frigos sont en panne, les canalisations bouchées, les salles non ventilées et les rats partout. Cette lecture met Maitron dans un état d’angoisse épouvantable.

Mais ce n’est pas tout. Il y mieux ou pire. Des corps sont vendus à des entreprises privées, « une dépouille entière est facturée 500 euros ». Et pas à n’importe quelle entreprise : des organismes qui travaillent à la mise en place de « crash-tests », ces expériences diaboliques où on ligote le macab sur le siège du conducteur ou du passager, la place du mort !, avant de le projeter 300 à l’heure contre un mur de béton armé pour voir ce que ça lui fait.

C’est trop pour le pauvre Léon Maitron, il a soudain immensément chaud, puis tout aussitôt affreusement froid, il glisse de sa chaise, s’effondre, s’étale comme une flaque.
Quand le docteur Arnold intervient, il est trop tard. Léon Maitron a passé l’arme à gauche ; le docteur découvre dans la poche de son veston la procuration signée par son patient pour donner son corps à la science. Tous deux devaient en parler ce matin ; ça ne l’étonne pas, Maitron avait posé mille questions, il s’est finalement décidé, c’est bien. Arnold n’a plus qu’à appeler le CDC.

GS



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