Parler creux (revue 49)

Le parler creux

Une certaine vacuité du discours officiel est un élément important de la crise de la politique. La crise du politique, c’est aussi une crise du langage politique, qui est trop souvent un langage vide de sens. Une langue morte, un sabir de mots creux.

En écoutant parfois le premier ministre, le Président également, on pense au spectacle du comédien Franck Lepage, « La langue de bois décryptée avec humour » (voir son site). Comme dans un jeu de bonneteau, l’acteur propose au public une dizaine de mots-valises, qu’il mélange en tout sens pour improviser, à diverses reprises, un égal galimatias politicien.
Il arrive à François Hollande, à Manuel Valls de donner le sentiment d’user d’une langue de bois au vocable limité, qu’ils alignent dans un ordre légèrement différent selon l’assistance.
Le premier ministre, pourtant, Pourtant, lorsqu’il arrive à Matignon, au printemps 2014, aux lendemains de catastrophiques élections municipales pour le PS, il déclarait devant l’Assemblée nationale, le 8 avril : « Beaucoup de nos compatriotes n’y croient plus. Ils ne nous entendent plus. La parole publique est devenue pour eux une langue morte. » Bien vu. Au même moment, et sur le même sujet, le nouveau premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, faisait mine, lui, de gronder : « Je demande aux socialistes de faire un effort : le jargon technocratique, ça suffit ! » Bravo ! Claude Bartolone ne disait pas autre chose en critiquant la « gestionnite aïgue » de nombre de ses compères.
Mais ces autocritiques et mises en garde ont-elles servi à quelque chose ? A l’Elysée, à Matignon, dans les ministères, tout ce petit monde a replongé avec délice dans une phraséologie techniciste et (apparemment) dépolitisée. Réflexe de technocrates ? Sans doute. Volonté de parer la réalité d’une illusion de scientificité ? Aussi. Soumission à une doxa européenne ultra-libérale ? Egalement. Mais ce faisant, ils ont recours à des mots qui n’ont plus grand sens, qui ne parlent plus aux gens et qui effacent de l’imaginaire toute référence de gauche.

Cette démarche se retrouve dans de nombreuses interventions de Manuel Valls. Même dans son allocution devant l’Assemblée Nationale du16 septembre 2014, où pourtant, il s’efforçait de politiser un peu sa parole et de donner des gages de gauche à ses députés perplexes. Mais, comme si son naturel revenait au galop, on entendait surtout un premier ministre déployer avec gourmandise des perles du genre : « nous adaptons le rythme de réduction des déficits (…), la loi stimulera l’investissement en rendant plus stable l’environnement réglementaire (…), utiliser toutes les flexibilités du pacte de stabilité (…), une politique globale de la demande (…), vous avez engagé le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi et le pacte de responsabilité et de solidarité et ces dispositifs commencent à produire leurs effets (…), le pacte est là pour créer des marges de manœuvre (…), le crédit impôt recherche, le programme d’investissement d’avenir, la BPI ont fait leurs preuves (…), réformer, c’est libérer toutes les énergies créatrices de ce pays, simplifier les normes… »

A qui s’adresse-t-on ici ? aux Français dans la profondeur du pays ? aux marchés financiers ? à la technostructure européenne ? à un jury de l’ENA ? C’est un peu comme si le cabinet du premier ministre parlait au cabinet du premier ministre. Ces propos d’expert-comptable sont quasiment inaudibles pour le plus grand nombre. La politique, c’est un constat, un projet, un rêve aussi. Ici, ces mots ne font plus sens, ils sont inintelligibles, ils ne parlent pas à l’opinion. C’est une ultime version d’une novlangue désincarnée qui ne peut que détourner le citoyen du politique, quand il ne le pousse pas dans les bras de la droite ou de populistes à la Le Pen ou la Zemmour dont les propos, en comparaison, sont limpides : la France décline, la France se suicide, c’est faute de l’Etranger !
Valls voulait parler vrai, il parle souvent creux. Pour le chercheur Gaël Brustier, auteur de « Voyage au bout de la droite », 2010, et de « La guerre culturelle aura bien lieu », 2011, (Mille et une nuits) : « Un discours politique, c’est à la fois une vision de l’Histoire à long terme et des mots qui s’incarnent dans le réel et l’imaginaire immédiats des citoyens. Or le vallsisme n’est pas un corps idéologique très élaboré, Manuel Valls réagit plus à l’actualité qu’il ne dessine le futur. Il s’inscrit dans un social-conservatisme qui invoque les seules valeurs républicaines pour résoudre les problèmes économiques et sociaux ».
C’est un peu comme si cette social-démocratie française avait renoncé à donner une lecture du monde, et du pays, reprenant quelques mots en vogue, le « terrorisme » pour ce qui concerne l’international, « les coûts » et « les charges » pour le terrain français. En somme, elle laisse la droite donner le ton, le sens de la marche. « Les mots du PS sont des balles à blanc face aux droites décomplexées. Les socialistes sont des pitbulls entre eux mais des moutons face aux droites » ajoute Gaël Brustier. La gauche social-démocrate n’a plus de mots pour raconter l’Histoire. Pour Christian Delporte (voir ci-dessous), « le changement de vocabulaire (du pouvoir) est autant la conséquence que la cause de son changement de politique ».

Extraits
Des coquilles vides

« Le « mal-langage » politique a contaminé l’ensemble de l’échiquier partidaire et standardisé des discours, davantage clivés par le passé. Un phénomène provoqué largement par la fin des batailles idéologiques à partir des années 1990, et renforcé depuis par les mutations médiatiques de l’information en continu et du tweet, qui réclament une expression « à chaud » et calibrée, au risque de se limiter parfois à des slogans ou à des mots-valises. Combien de fois au cours de ces dernières années n’a-t-on pas entendu un-une responsable « en situation » expliquer « les yeux dans les yeux » que le pays était « à la croisée des chemins » ou affirmer que telle « réforme d’ampleur » était « la mère de toutes les batailles » ( …) Ces mots, forts en apparence, ont en réalité perdu de leur substance au fil du temps : des coquilles vides rendant leurs locuteurs inaudibles par les Français qui éprouvent de plus en plus de défiance envers leurs dirigeants. Quand cette politique qui s’exprime en bannissant toute aspérité est menée par la gauche, l’effet social et démocratique n’en est que plus désastreux, car « l’histoire de la gauche est jalonnée de marqueurs très forts dans le vocabulaire et leur disparition n’en est que plus spectaculaire » explique l’historien Christian Delporte, auteur de « Une histoire de la langue de bois » (Flammarion, 2009), qui remarque que « le PS ne parle plus depuis longtemps des ouvriers ni même des travailleurs, mais des salariés noyés dans le grand ensemble flou des classes moyennes ».

Bastien Bonnefous, « La politique à bout de souffle », Le Monde, 20 octobre 2014



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