Rolin

Tigre en papier

Un des plus forts romans sur 1968.
On est à l’aube des années 2000. Une voiture, la nuit, tourne interminablement sur le périphérique, comme un spoutnik autour de sa planète, un insecte autour de la (ville) lumière ; à l’intérieur, un quinqua, qui raconte sa "guerre" de 1968 à une trentenaire, la fille de son meilleur ami de l’époque, "treize" (une histoire de personnage qui n’apparaît pas sur une photo de groupe), disparu ; le héros révèle à la fille de "treize" leur commune histoire. Et ce dialogue constitue un roman formidable.
Bien sûr, ici, on tourne en rond, un peu comme ses souvenirs qu’on rumine à n’en plus finir. Mais ce décor urbain est important ; participent au récit ce paysage nocturne du périph, ses indications de direction (Montreuil, Italie, Ivry ), ses pubs, slogans et autres signes qui marchandisent nos vies ; on peut y entendre un soupir désabusé du soixante huitard défait par la société marchande.

L’auteur n’utilise pas un dialogue classique, "elle dit, lui répond", etc ; le narrateur – auteur tutoie son héros – son double- tout au long du livre, c’est sans doute sa manière de se mettre à distance, on assiste à une sorte de discussion, à quarante ans de distance, entre le Rolin de 2004 et le Rolin de 1968. C’est comme un long monologue en fait. Sur 68. Et sur une organisation très singulière de l’époque, la Gauche Prolétarienne, la GP, un mouvement batailleur créé par des maoïstes. L’auteur en était un des animateurs et recycle ici ses souvenirs. GP avait une conception militarisée de la révolution. Ses membres étaient de grands adorateurs de Mao, forme contemporaine du stalinisme le plus dur. Elle prônait un ouvriérisme forcené, ce qui ne veut pas dire un respect de l’ouvrier mais un culte de l’ouvrier mythique, incarné ici par des personnages hauts en couleur (et parfois douteux…). Il y a chez eux une défiance voire une haine de l’intellectuel. Paradoxe apparent : de nombreux GP sortaient comme Rolin de l’ENS. La GP entretient des liens (étranges) avec la grande bourgeoisie, consanguins parfois. L’organisation est tentée de passer aux méthodes « terroristes ». A la différence de la situation italienne, par exemple, cela ne se fera pas, heureusement.

1968 est ainsi devenu un des thèmes forts de la littérature contemporaine ; un effet de génération, sans doute ; un thème autour duquel tourne la mémoire mais aussi une bataille d’idées, d’interprétation entre ceux qui y voient la mère de tous les vices, le laisser aller, l’indulgence coupable, la fin de l’autorité et ceux pour qui 1968 s’identifie à un grand moment de la liberté à la française.
Ce roman est un livre sur la transmission entre générations, entre trentenaires (de 2002) et quinquas, autour de cet enjeu de 68, un débat sur les valeurs ( sens du collectif ou goût de l’individu). Un face ) face Parents / enfants, opposant le culte d’une Histoire lourde d’un côté,
l’apparence de futilité de l’autre.

Et puis il y a un Livre dans le livre : le père, héros militaire mort
au Vietnam, que le fils recherche ; des pages très belles sur l’Asie.
Livre à la fois très dense et facile à lire, un style parlé.

L’auteur, né en 1947, passe une partie de son enfance en Afrique ; on lui doit « Port Soudan », prix Fémina 1994 ; « Suite à l’hôtel Crystal ».
(Café littéraire 2005).

Seuil



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