Graff

Il ne vous reste qu’une photo à prendre

Laurent Graff

Le dilettante

ça commence comme un roman d’amour, de voyage peut être. Le héros, Neigel, est un homme désabusé, calme et jouisseur, qui redécouvre, après la mort de sa femme, un art de vivre auprès de sa nouvelle compagne. Tous deux font un voyage en Italie, à Rome ; elle lui demande d’éterniser ce moment en la photographiant. Cet ancien passionné de photos avait mitraillé sa première amie, surtout quand il sut qu’elle allait disparaître ; il fit une sorte d’overdose de photos, manifestant une vraie défiance à l’égard de cet art, un rejet, une incroyance. Mais pour plaire à son amante, il se remet à cette pratique, prudemment. Jusqu’au jour où devant la fontaine de Trévi, un homme se propose de les photographier tous les deux avec leur propre appareil, puis rendant la machine, il leur dit : « Il ne vous reste qu’une photo à prendre » et il laisse sa carte de visite. C’est un certain Giancarlo Romani. Cette simple indication va tournebouler Neigel. Pourquoi l’autre a-t-il dit ça ? C’est quoi une dernière photo ? Et qui est cet homme ? Ici, le roman bascule dans une sorte de conte philosophique, de quête metaphysique où il est question de la vie, de la mort et du temps qui passe, les plus grands ingrédients des meilleurs livres. On découvre que Romani travaillait précédemment au Vatican où il tenait le rôle d’ « avocato del diavolo », l’avocat du diable au sens propre ou presque : chaque fois qu’un dossier de canonisation d’un membre de l’Eglise était organisé, lui était chargé de monter un contre-dossier, de noircir (si possible) le personnage, montrer sa part d’ombre. Il a été écarté de ce poste mais c’est là qu’il a pris goût à l’humain, à ses faiblesses. Il propose donc à des gens croisés en ville, dans les mêmes conditions que Neigel, un voyage où ces invités doivent faire leur dernière photo. C’est un choix difficile ; la photo prise, le voyage se termine. Dans ce périple, Neigel se retrouve en compagnie d’un ex mannequin, d’un japonais carpiste, d’un homme appelé Eros ; ils traversent des villes labyrinthiques, des vergers à perte de vue, prennent le bateau, escaladent un volcan et finissent dans un lieu fantasmatique, fellinien, où les morts semblent accessibles. Un livre étonnant sur le thème de la fin ( fin symbolique ou reelle ou imaginaire), sur ce qu’elle suscite ( via le prétexte de la photo). Un livre sur la photo, sur Rome, un livre sans pudeur mais pas provocant, inquiétant et noir.

Graff a 38 ans ; il est l’auteur de livres courts, sans esbroufe mais talentueux.


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